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22/07/2007

Addiction aux jeux vidéo et à Internet : des dépendances silencieuses (1ère partie)

Porteur dans l’imagerie collective de tout le contraire d’un drame, l’univers ludique est la source des nouvelles addictions. Lieu réputé dans la prise en charge des toxicomanes traditionnels, l’hôpital Marmottan à Paris travaille également aujourd’hui sur ces problèmes générés par le jeu pathologique, l’addiction à Internet, l’achat compulsif ou le dopage des sportifs. En relative clandestinité. D’une part, en raison du manque d’informations dans l’opinion publique concernant la face sombre de sujets à l’indéboulonnable condition légère et amusante. Et d’autre part, parce que l’Etat français ne s’investit pas dans une recherche approfondie en la matière. Alors que le jeu pathologique est reconnu internationalement comme une maladie depuis 1980.

600 000 joueurs pathologiques

Ouvert en 1971, dans la foulée de la (répressive) loi de 1970 sur l’usage des drogues, le Centre Marmottan aspire désormais à devenir un lieu d’accueil mais aussi de consultations spécifique pour d’autres formes de dépendance toujours pas socialement prises en compte. “ Aucun franc n’a été dépensé par l’Etat Français pour les soins des joueurs pathologiques. Ni même pour une enquête au niveau national. Au contraire des Américains, des Canadiens, des Anglais ou même des Espagnols. Or, depuis 1980, le jeu pathologique est reconnu comme une maladie dans le DSM-III, c’est-à-dire le Manuel Statistique et Diagnostique de l’association américaine de psychiatrie déterminant la classification des maladies mentales. ”, dit Marc Valleur, chef de service à l’hôpital Marmottan. Dans “ Le jeu pathologique ” (collection Que sais-je ? / P.U.F), co-écrit avec Christian Bucher, il relève que les français ont consacré approximativement 110 milliards de francs en 1995 (en totalisant les Casinos, le PMU et la Française des Jeux), dont plus de 17 milliards ont directement approvisionné les caisses de l’Etat. “ Ce serait logique qu’une partie des bénéfices réalisés par l’Etat soit réinvesti dans la prévention ou le soin du jeu pathologique. Selon des enquêtes américaines sérieuses, en particulier effectuées à destination des compagnies d’assurance, le jeu pathologique concerne 1 à 2% de la population générale. C’est-à-dire 600 000 à 1,2 millions de personnes en France. Soit 2 à 4 fois plus que de toxicomanes au sens historique du terme, consommateurs d’héroïne, de cocaïne ou d’opiacés de synthèse, dont le nombre est estimé entre 150 000 et 300 000 personnes. ” ajoute le successeur de Claude Olievenstein.

Du jeu pathologique à la spéculation boursière

Le jeu pathologique concerne à l’origine les jeux d’argent et de hasard. “ On considère maintenant deux dérivés de ce problème initial. D’une part, l’addiction aux jeux sans argent tels les jeux de rôle ou les jeux vidéo. Et d’autre part, l’addiction à l’argent sans le jeu tel que le problème de l’achat compulsif. ”, explique Marc Valleur. “ Il existe même une forme secondaire du jeu pathologique : la spéculation boursière. Je connais l’exemple authentique d’un golden boy devenu milliardaire grâce à la Bourse, par ailleurs joueur pathologique, et qui, à la manière d’un toxicomane classique, a coupé net avec ses activités pour devenir balayeur dans une grande ville d’un autre continent. ”

Chacun cherche son chat ?

En outre, “ Internet représente un portail vers certaines addictions tel le jeu pathologique à travers les casinos virtuels. ”, ajoute Dan Véléa, médecin assistant à l’hôpital Marmottan, et responsable de la partie toxicomanie du site de la Fédération Française de Psychiatrie. On distingue deux dépendances concernant Internet. La première catégorie de personnes est dépendante de l’objet matériel. Elle concerne les accros prêts à naviguer sur le Net sur n’importe quel thème et accros à l’outil. La seconde catégorie est dépendante d’un thème particulier à travers Internet, tel que le sexe, les jeux vidéo ou les jeux d’argent. Voire le chat. “ Le mécanisme de dépendance est le même, mais il ne possède pas la même signification. Dans la seconde catégorie, les pathologies sont déjà existantes. Elles ne sont pas créées par Internet. Quelqu’un d’accro à des sites de sexe recherche une sexualité sans contrainte à travers l’écran. Sans Internet, il se rendrait par exemple dans des sex-shop. Chez les surfeurs accros, l’addiction n’est pas qualitativement construite. Il faut chercher son origine. ”, expose Michel Hautefeuille, collègue de Dan Véléa avec qui il s’est lancé dans l’aventure des nouvelles addictions en 1996.

Le précieux savoir des patients 

“ Marmottan a été la première institution en France à rencontrer des joueurs pathologiques. Nous avons été les premiers en Europe, à nommer clairement, l’addiction à Internet et à nous intéresser aux addictions sans produit. ”, déclare Dan Véléa. “ Même si l’addiction à Internet n’est pas encore reconnue dans le DSM ”, complète Michel Hautefeuille. “ On demande que notre travail soit reconnu, notamment à travers un temps de recherche et de formation spécifiquement dédié aux nouvelles addictions. La formation, c’est aussi de l’auto-formation. En matière de toxicomanie, tout ce que je sais, ce sont les patients qui me l’ont appris. ”, développe ce praticien hospitalier chargé du pôle Recherche et Formation à l’hôpital Marmottan. “ Pour qu’une addiction existe, il faut qu’elle soit socialement construite. C’est-à-dire reconnue en tant que telle. Le premier temps consiste en une reconnaissance médicale et clinique. Il faut ensuite définir les modes de réponse à ce type de pathologie à travers des consultations sur ce thème spécifique. Et pas seulement à travers des consultations générales dans lesquelles la nouvelle addiction est abordée en particulier. Dans un troisième temps, il faut développer un accès aux soins à partir des résultats obtenus lors de la recherche appliquée avec les patients. En France, nous n’en sommes pas encore à cette dernière étape pour le jeu pathologique. Marc Valleur reçoit encore dans une quasi clandestinité en consultation des patients sur ce thème spécifique. ”

On vit une époque préhistorique 

“ La pathologie du jeu n’est pas construite comme un problème de santé devant être abordée avec un médecin ou un thérapeute. ”, confirme Marc Valleur. “ Il faut absolument faire prendre conscience que cette dépendance est comparable à la toxicomanie traditionnelle et qu’on peut aider les personnes à résoudre leur problème d’addiction. En la matière, on vit la même époque préhistorique où les toxicomanes traditionnels étaient vécus comme des vicieux. ” Car cette addiction n’est pas sans danger. “ La violence induite par le jeu pathologique est réelle, même si elle est moins visible que la violence de la toxicomanie traditionnelle. Des couples se séparent à cause du temps ou de l’argent engloutis, des personnes sont ruinées. D’autre part, s’il existe un pourcentage non négligeable d’acheteurs compulsifs, cette dimension n’est pas prise en compte par la commission de surendettement. ”, déclare Michel Hautefeuille.

Des “ drogues ” peu addictives

La population touchée par l’addiction au jeu vidéo et à Internet n’est pas négligeable. Une célèbre enquête, bien que  réalisée sur 17 000 personnes aux Etats-Unis, a abusivement affirmé que 6% des Américains étaient dépendants du Net. Or sa méthodologie, c’est-à-dire le mode de sélection de la population interrogée, demeure fort discutable. Cette enquête s’adressait à des personnes portées vers Internet plutôt qu’à la population en général. “ Quand on donne un nouvel outil à une population, il existe une fraction de personnes relativement constante qui en devient dépendante. Par extension du chiffre sur le jeu pathologique, on peut raisonnablement estimer que 1 à 2% de la population est dépendante d’Internet.  Selon la Food and Drug Administration, l’équivalent de l’Agence Française de sécurité alimentaire aux Etats-Unis, 80% des consommateurs de tabac en deviennent accros. Ce chiffre passe à 30% pour l’héroïne, à un peu moins de 10% pour l’alcool et à 5% pour le cannabis. Internet et le jeu vidéo sont donc des “ drogues ” peu addictives. ” relève Dan Véléa.

Addictions silencieuses 

Les personnes à problème ne sont pas évidentes à détecter. “ Les addictés à Internet ou aux jeux vidéo ne possèdent pas de comportements particuliers On parle alors d’addictions silencieuses. ”, souligne Dan Véléa. “ On ne peut reconnaître un joueur à des tics. Cette dépendance est très facile à camoufler. Un toxicomane a consulté un médecin durant dix ans sans parler de ses problèmes de jeu. Le médecin ne s’est aperçu de la pathologie du jeu chez son patient qu’au moment de son suicide, dû à des dettes de jeux. ”, insiste Marc Valleur. Avant d’ajouter : “ L’addiction se déroule en deux phases. D’abord la recherche de sensations fortes, voire de prises de risques. Puis une forme presque opposée, consistant à s’enfermer dans un monde familier et rassurant pour échapper à l’existence. ” D’où une certaine difficulté, quand l’enfermement devient physique, pour accéder aux personnes ayant une conduite addictive avec un ordinateur, comme l’a constaté Valérie Simon lors de la rédaction de son mémoire sur “ La pratique addictive des jeux vidéo ”  (cf. encadré).

Epuisé par un jeu de rôle 

A travers les jeux vidéo, une addiction s’installe, de manière schématique, selon deux mécanismes distincts et déjà répertoriés dans les toxicomanies traditionnelles. “ Les jeux de type Tétris ou Démineur “ accrochent ” comme la cigarette. Ils représentent le degré zéro de la sensation, mais leur ordinaire s’inscrit comme une manière de faire le vide dans son esprit. Les jeux de rôles “ accrochent ” comme la cocaïne. Ils génèrent la recherche de sensations fortes ou de stress par identification à leurs personnages. J’ai vu des gamins sortir fatigué d’un jeu de rôle. Comme s’ils avaient disputé un match de foot. Comme d’une manière générale pour les drogues ou les jeux de hasard, chaque individu possède, au départ, son produit de prédilection. Et une fois accro, il devient polyparieurs ou polytoxicomanes. Quand une personne a terminé un jeu, il se raccroche à un autre. Avec souvent une incompréhension des autres types de joueurs. ” dit Marc Valleur. “ Mais il existe des manières de rendre un jeu addictif. (cf. encadré) ”, ajoute-t-il malicieusement.

Attention au flash 

Certains phénomènes échappent inconsciemment au surfeur. “ L’arborescence joue un rôle dans l’addiction. On touche au sujet initial en parallèle avec d’autres sujets. L’hypertexte agit comme un cordon ombilical entre l’écran et la personne. Chaque séquence en chevauche une autre. Comme dans un casino où l’on annonce “ faîtes vos jeux ” pour le prochain pari tandis que l’on paie les gains précédents. Il n’existe pas de moments de répit. Il faut absolument rester brancher. La terreur de l’époque moderne, c’est zapper. Pour ne pas décrocher, l’image s’inscrit comme un puzzle en flash, expression caractéristique du shoot de l’héroïnomane. Comme le toxicomane, l’addicté à Internet ne peut pas résister à la frustration.  Il peut ainsi visiter une cinquantaine de sites sans le moindre souvenir particulier. ”, signale Dan Véléa. “ Quand on entre dans un Casino, trois notions sont fondamentales. D’abord, vous êtes accueilli comme un vieux client. Cela répond à la question “ qui es-tu ? ”, demeurant sans réponse chez les toxicomanes. Ensuite, il n’y a jamais de pendule. Enfin, on ne joue jamais directement de l’argent, mais des jetons. Idem sur Internet ou le Minitel, où l’on n’a pas le sentiment de payer tout de suite car la facture n’arrive que dans un ou deux mois. ”, finit Michel Hautefeuille.


Diversifier les pôles d'intérêt

La lutte contre une addiction n’est pas, dans l’idée, aussi compliqué qu’il n’y paraît. “ La dépendance est caractérisée par le phénomène de centration. Toute l’activité de la personne dépendante est focalisée sur un seul pôle d’intérêt. Pour lutter contre l’obnubilation, et quelle que soit la dépendance, nous cherchons à diversifier les pôles d’intérêt. ” définit Michel Hautefeuille. “ La substitution est nécessaire à certains moments. C’est pourquoi nous l’utilisons à Marmottan. Mais il ne faut pas oublier qu’elle est le remplacement d’une centration par une autre plus acceptée socialement. Si la personne addictive n’est plus un danger social, elle n’a toujours pas répondu aux questions qui l’agitent. Le problème a été simplement déplacé. Une substitution telle qu’un dialogue sur le site Internautes Anonymes est inutile. C’est comme si les réunions d’alcooliques anonymes avaient lieu dans un bar. ” Le premier mode d’intervention demeure la prévention. “ Il faut une information, ni dramatisante, ni banalisée, sur ces nouvelles addictions. Des gens sont piégés simplement parce qu’ils ne se rendent pas compte de leur situation. On ne peut agir que si la personne est demandeuse. C’est-à-dire si elle a conscience de son problème et donc possède les éléments pour déterminer sa dépendance. Sinon on ne verra que des personnes venues sous la pression ou l’injonction de leur entourage ou leur patron, voire de la justice. Comme les héroïnomanes à l’origine. ”

Ne pas tout confondre 

“ Il y a aussi un énorme danger à faire croire que si des personnes s’accrochent aux jeux vidéo ou à Internet, cette activité est fatalement mauvaise en soi. Encore faut-il que la dépendance soit problématique. On est par exemple dépendant du tabac parce qu’on devient dépendant de la nicotine. Or, ce sont les goudrons contenus dans les cigarettes qui provoquent des cancers. Le problème du jeu, contrairement à la dépendance au tabac mais parallèlement à la dépendance à l’héroïne, c’est qu’il envahit la vie privée du dépendant et devient un problème existentiel. Le jeu peut devenir plus important qu’une profession ou être père de famille. ”, dit Marc Valleur. “ Nous, médecins, regardons les choses sous le pire angle. Que ce soit un problème pour une minorité n’implique qu’il en est de même pour la majorité. Sinon, il faudrait tout interdire. Les boulimiques sont un problème, faut-il pour autant interdire la nourriture ? ”.

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Cette enquête a été réalisée il y a 6 ans. Il s'agit là de la version originale et intégrale.

 

Commentaires

Cette lecture m a semble trop courte, merci beaucoup pour le bon moment passe a vous lire.

Écrit par : Faire de l argent en ligne | 11/09/2013

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