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23/04/2007

Subissez-vous les nouvelles technologies ? (1ère partie)

Transformation du rapport au temps, modification des modes de sociabilité, enfants qui transmettent le savoir à leurs parents… les nouvelles technologies provoquent une révolution sociale comme il ne s’en produit qu’une par siècle ! Voici quelques clés pour mieux la vivre.

 

En dix ans, Internet, l’ordinateur à domicile et le téléphone mobile ont été adoptés par le grand public, quand il a fallu un demi-siècle à la télévision pour s’imposer dans notre quotidien. Pour la première fois dans l’Histoire, l’onde d’émergence des technologies a dépassé l’onde de renouvellement des générations. D’où une onde de choc. Ce bouleversement, aussi fondamental que la Révolution Française en 1789 et l’industrialisation au XIXème siècle, n’est pas encore digéré par l’ensemble de la population nationale.

Seulement classées au douzième rang sur des quinze principaux domaines de consommation en France avec 3,5 à 5% des achats selon Régis Bigot du Credoc, les nouvelles technologies n’ont pas, à proprement parler, généré un changement social. Elles l’ont accompagné, car elles répondaient à d’authentiques désirs des gens.

Certains de ces désirs sont vieux comme les relations humaines, comme pouvoir trouver à tout moment un interlocuteur et de préférence un interlocuteur « sur mesure ». D’autres se sont révélés plus récemment. « J’ai pour habitude de penser que les toxicomanes sont les premiers explorateurs de chemins, empruntés par la suite empruntés par des millions de personnes. Dans les années 70, le toxicomane était dans une certaine impossibilité de différer le désir. C’était en réaction à une société où le plaisir n’avait pas de place, sauf s’il avait une fonction. Force est de constater que la société d’aujourd’hui fonctionne autour de ce même besoin du « Tout, tout de suite ! » », rappelle Michel Hautefeuille, praticien hospitalier à Marmottan, lieu d’accueil pour usagers de drogue depuis 1971.

Pour François Mahieux, professionnel de la formation, l’urbanisation d’après-guerre et la désynchronisation sont les phénomène de fonds : « Au village, on communique au bistrot, à la messe, à l’enterrement, mais tout le monde se connaît. En ville, il faut fabriquer les rencontres. C’est pourquoi on a besoin de machines asynchrones pour communiquer tout le temps, afin de se resynchroniser. Le système de vie sociale, de vie familiale, de vie professionnelle synchrone, c’est terminé. »

D’autres désirs ont pu devenir réalité grâce aux nouvelles technologies. Comme avoir affaire à des inconnus, avec tous les avantages que cela représente. « Les gens ont souvent souffert du fait que les gens physiquement les plus proches ne paraissaient pas les mieux placés pour les écouter. Un exemple simple : les homosexuels qui pendant très longtemps ne pouvaient pas parler de leur homosexualité à leur famille ou au travail. Avec Internet, on a la possibilité de rentrer en communication avec des gens qu’on ne voit pas, qu’on ne verra jamais, qu’on ne connaît pas, et pourtant, on peut avoir un échange intense avec eux. C’est ce que j’ai appelé le « désir d’extimité », qui est le désir de communiquer une partie de son intimité à des gens qu’on connaît ou qu’on ne connaît pas avec le désir qu’il nous la restitue en nous l’indexant positivement. C’est différent de l’exhibitionnisme, où l’on ne montre que des choses dont on connaît déjà la valeur. », éclaire Serge Tisseron, psychanalyste.

Yin et Yang des technos

C’est sans doute pourquoi les gens se sont appropriés des outils, à l’origine utilitaires, en privilégiant contre toute attente les médiums de communication. Face à un monde ressenti comme une jungle, les nouvelles technologies apportent une authentique réponse au fait qu’il soit aujourd’hui plutôt dangereux d’être soi-même et de le montrer, et qu’il reste toujours nécessaire de se préserver un jardin secret, extrêmement intime, où l’on exprime pleinement son identité. « Internet est un outil de liberté au sens où il permet de se rendre partout pour n’y jouer seulement le rôle que l’on maîtrise, que l’on désire. Cette volonté de contrôler sa propre implication par rapport au monde se traduit, par exemple, par la discussion dans les chat ou les newsgroup mais avec la possibilité de se retirer en permanence, ou la participation à des pétitions militantes mais en réalité sans jamais risquer de se ramasser de coups de matraques des forces de l’ordre. », explique le sociologue Bernard Cathelat.

Outre cet apprentissage du « jeu de rôle en société », bien appréhendé par les moins de trente ans, les pratiques des nouvelles technologies observées sonnent également comme une réponse à l’injonction actuelle d’être maître de sa vie, alors que l’injonction, il y a demi-siècle, était d’obéir aux règles, de faire comme ses parents. En clair, l’idée est : trouvez-vous vous-mêmes, réussissez, mais si vous échouez, c’est de votre faute. Ce renvoi à notre responsabilité personnelle s’ajoute à une exigence de changements permanents – de travail, de métier, de recomposer sa famille. Ainsi, on ressent quelquefois le besoin de donner des coups de fil inutiles, juste pour vérifier que son petit monde est bien en place.« Le téléphone s’utilise moins pour rencontrer l’autre que pour se relier à soi-même. Les jeux vidéo sur le mobile, c’est une manière de redevenir le centre de sa vie, de retrouver une maîtrise par rapport à un éclatement de ses rôles sociaux, de son temps social, de ses activités. On recoud le temps, on reprend la main dans tous les sens du terme. Même si ce droit à l’isolement cache parfois une difficulté à mettre de la distance par rapport à soi-même.», relève Sylvie Craipeau, de l’Institut National des Télécommunications.

Malgré leur large diffusion dans la population, les nouvelles technologies demeurent porteuses de craintes irrationnelles et d’espérances probablement démesurées. Prenons les deux grandes craintes liées à l’univers numérique ludique. D’une part, la pratique de jeux vidéos violents serait un apprentissage conduisant à de la violence dans la réalité. D’autre part, il y aurait chez certaines personnes une confusion entre l’univers du jeu et l’univers réel, c’est-à-dire une forme de schizophrénie. « Ces deux hypothèses ne sont pas absurdes, au départ, sur le plan théorique, mais elles ne sont pas, pour le moment, validées dans notre pratique par les faits. », assure le docteur Marc Valleur, directeur du centre Marmottan. Concernant les espérances, ce psychiatre affirme : « On donne l’impression d’être face à de nouvelles formes culturelles. C’est seulement en partie vrai. Certains jeux vidéo très pratiqués ne sont jamais que des formes informatisées des jeux les plus vieux du monde. La nouveauté réside dans un rapport à l’objet qui n’est pas une relation de pure emprise comme on l’a dans la plupart des jeux. Par exemple, dans les Sim’s, la poupée dispose d’une gamme de comportements autonomes. D’autre part, avec Internet, de nouvelles formes de socialisation apparaissent dans la mesure où ce qui est secret, partagé, de l’ordre de l’intime, est très différent de ce qui se passe dans la plupart des autres échanges. ».

L’usage crée l’outil

En manque d’une certaine culture concernant l’usage de l’outil, nombre de personnes subissent encore les nouvelles technologies, qui ont décuplé les réjouissances comme les nuisances. Pour deux raisons majeures. D’abord, parce qu’ils méconnaissent les us et coutumes de la vie en réseau au sens humain du terme : « La Nétiquette, c’est-à-dire le document de base et de référence sur les usages et comportements à adopter sur Internet a été écrit il y a bientôt dix ans. Ce document détermine, par exemple, pourquoi c’est incorrect de répondre en majuscule dans un mail, car cela donne le sentiment qu’on hurle sur son destinataire. Il expliquait déjà aux enfants qu’il ne fallait pas donner son adresse email. », rappelle David Degrelle, PDG de 1ère position. Ensuite, parce que nombre d’entre nous ne savent pas gérer l’information, dont nous sommes tous devenus émetteur et récepteur avec Internet. « C’est l’une des sources du stress au travail : pour travailler un peu, il faut que je sois connecté, et pour travailler longtemps, il faut que je me déconnecte. », résume le sociologue Yves Lasfargue. « Au travail, cela induit même une sorte de culpabilité : si on n’a pas la dernière information au bon moment, on ne sera pas performant, efficace… », insiste Matthieu Llhorens, responsable développement à Xiti. Une fois le droit à la déconnexion reconnu, il reste à apprendre à trier, filtrer et classer l’information.

Un débat à durée déterminée ?

En un siècle, soit une seconde à l’échelle de l’humanité, l’homme est passé de la marche à la conduite automobile, multipliant ainsi par mille sa capacité à engranger des stimulis. Avec la faculté d’adaptation de l’être humain, est-ce que toute la population française sera entièrement à l’heure numérique dans un proche avenir ? Pimpant sexagénaire, Hubert Bouchet, auteur d’un rapport sur « l’acte productif dans la société des savoirs et de l’immatériel », soutient : « Pour ma génération, ces nouvelles technologies sont des prothèses, ou plutôt des membres articulés, sans la même virtuosité qu’une main. Pour ceux qui naissent avec elles, il s’agit d’une greffe. La jeune génération actuelle sera elle-même contemporaine de découvertes nouvelles qui les mettront dans des situations d’impotence comparables à celle dans laquelle nous sommes maintenant ». Yves Lasfargue demande que l’on fasse de la technodiversité, comme en biologie il y a de la biodiversité, dans tous les domaines, en particulier dans le service public : « Il y a un noyau de 30 à 40% de gens qui ne pourront jamais utiliser ces nouvelles technologies, essentiellement parce qu’elles sont abstraites et interactives. Il faut organiser la société aussi pour ces gens qui ne peuvent pas les utiliser. » L’avenir appartient sans nul doute à une complémentarité entre les différents médiums de communication, du SMS au guichet. Les enfants montrent d’ailleurs la voie : « Souvent, au retour d’une après-midi passée avec un ou une amie, je suis surpris de voir ma fille se précipiter sur l’ordinateur pour continuer à chatter avec cet ami(e), qu’elle vient de côtoyer pendant plusieurs heures. Elle poursuit ainsi la relation, abolissant les limites disciplinaires et horaires imposées par les parents, plus facilement que par téléphone, à l’abri des oreilles indiscrètes, libre de s’exprimer comme elle l’entend. », témoigne Pierre Loge, consultant en informatique. Une fois de plus, la vérité sort de la bouche des enfants…

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Cette enquête est parue durant l'été 2005, en version raccourcie, dans un magazine sur les nouvelles technologies (aujourd'hui disparu).

[Encore déphasé depuis mon retour de Guadeloupe, je reprendrai l'écriture de notes dès ce mercredi (25 avril), avec une analyse des résultats du premier tour de la Présidentielle]

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